Thierry Lesturgeon

« Cultivons le bien-être au travail ! »

Après avoir exercé les fonctions de directeur des ressources humaines dans plusieurs entreprises, Thierry Lesturgeon est aujourd’hui directeur général de l’association médico-sociale de Normandie (amSn)*.

Thierry Lesturgeon, vous dirigez l’amSn, un service inter-entreprises de santé au travail. Quel cheminement vous a conduit à ce poste ?

J’ai exercé pendant une quinzaine d’années les fonctions de Directeur des Ressources Humaines dans plusieurs entreprises industrielles. J’y ai acquis la conviction que l’économique et le social étaient conciliables dans une recherche de performance. De la même façon, la santé des entreprises et la santé de ses salariés me semblent indissociables et j’ai souhaité porter ce principe au sein d’une organisation dédiée à la santé des salariés.


Quelles sont les difficultés rencontrées dans les entreprises pour promouvoir les travaux de prévention ?

Les enjeux de santé au travail sont encore trop souvent, dans nos entreprises, l’objet de jeux de pouvoirs ou de conflits. De plus, de nombreux acteurs dans les entreprises se sont jusqu’alors emparés du sujet des risques sur la santé des salariés non pour les éviter ou les diminuer, mais pour les valoriser économiquement au travers des compensations pécuniaires. Pour les salariés exposés à ces risques, cela peut déboucher sur une forme de piège les rendant victimes consentantes et très peu demandeurs de programmes de prévention et de suppression des risques.


En est-il de même pour les risques psychosociaux ?

Oui, dans une certaine mesure, en ce sens que ce risque-là est parfois instrumentalisé pour dénoncer un mode de management, une politique d’entreprise, ou même pour déstabiliser un employeur. Ce qui n’encourage ni au dialogue ni à la résolution du problème !


Alors comment le prendre en charge objectivement ?

Pour appréhender la prévention des risques psychosociaux (RPS) de façon efficace, il est nécessaire de déculpabiliser les acteurs et de les instruire sur ces mécanismes de stress et autres RPS. Pour les directeurs, chefs de projets, et tout type de personnels encadrant, comprendre comment les mécanismes de stress fonctionnent est fondamental.


Assurément, certains modes de management sont source de risques psychosociaux…

Il s’agit avant tout de reconnaître leurs défauts - ou risques induits - en même temps que leurs vertus. De plus, nous ne sommes pas tous fabriqués dans le même moule : certains d’entre nous sont à leur aise dans une organisation matricielle ou projet, tandis que d’autres vont s’épanouir dans un mode d’encadrement qui, sans exclure la responsabilisation, sera plus classiquement hiérarchique…


Et que dire des nouvelles technologies, souvent pointées du doigt pour leur rôle éventuel dans le mal-être au travail ?

Sans réclamer le retour des machines à écrire et du papier carbone, il faut reconnaitre que l’immédiateté qu’offrent les nouvelles technologies peut être très insidieuse : le salarié connecté 24h/24 finit par croire, souvent inconsciemment, que sa mission consiste à être présent, disponible, rapide et qu’il s’agit là de sa contribution majeure.

La présence insuffisante des équipes de ressources humaines dans ces dispositifs, pour prévenir les effets pervers potentiels d’outils au demeurant très utiles, peut être dommageable. Ces sujets sont pilotés presque exclusivement par des équipes techniques, friandes des dernières générations d’outils. Les chartes de bonne utilisation des nouvelles technologies de l’information sont encore trop peu nombreuses ou trop timides. Elles doivent encourager à relativiser la notion d’instantanéité, à rester technologiquement courtois et à conduire une réflexion sur les notions de responsabilisation et de confiance. Enfin, en rendant très perméable la frontière entre vie privée et vie professionnelle, ces outils de communication offrent un confort souvent bien perçu par les salariés… dans un premier temps. Mais il est parfois difficile de reconstituer cette frontière, en particulier quand la vie privée évolue.


Estimez-vous que les sujets de mal-être au travail sont trop médiatisés ?

Non, car ces sujets sont réels. Mais la focalisation sur leurs manifestations les plus spectaculaires ou sur les contentieux juridiques et, plus encore, la faiblesse des analyses, est parfois désolante. En revanche, la médiatisation et les impacts sur les images de marque des entreprises amènent nombre de dirigeants à s’emparer du sujet. Ceux-ci se trouvent alors en quête de professionnels qualifiés pour les aider. Ce lien peut être vertueux pour la prévention des autres risques.


Quel doit être le rôle des cadres dirigeants dans ce travail de prévention ?

Une des complexités de ces sujets tient au fait que les personnes les plus susceptibles d’influer positivement ou négativement sont elles-mêmes parmi les premières exposées. Je pense aux membres des comités de direction qui reçoivent une charge de responsabilité très importante et qui, selon leur propre gestion du stress, vont un être un facteur multiplicateur pour leurs équipes - ou un modérateur : le stress est un des rares risques de santé au travail qui puissent être contagieux ! La sensibilisation des membres des équipes dirigeantes est ainsi une discipline vertueuse pour eux-mêmes et pour l’ensemble d’une organisation.


Le bien-être au travail est-il un sujet tabou ?

En tous cas, il ne devrait pas l’être, mais il vaut mieux le cultiver concrètement qu’en parler dans l’absolu. Des ressorts existent : rechercher par exemple chez ses collaborateurs les sources de plaisir professionnels. Chacun dans l’organisation détient une part de responsabilité sur ces enjeux de climat social et de bien-être au travail.

*L’association médico-sociale de Normandie (amSn) est un service inter-entreprises de santé au travail. Son équipe multidisciplinaire (médecins, infirmières, psychologues, ingénieurs en prévention des risques professionnels…) contribue à maintenir et à développer la santé physique et mentale de quelque 83 000 salariés travaillant dans 7 000 entreprises de Rouen et sa région.


Thierry Lesturgeon