Sylvain Bertrand

« Pour réussir une expatriation, il faut s'adapter physiologiquement »

Près de 30 ans de pratique du recrutement de cadres de haut niveau pour les pays émergents ont forgé ma conviction : les conditions de réussite d’une expatriation à l’étranger sont avant tout d’ordre physiologique.

Etre assailli - en Inde - par une foule grouillante, des odeurs âcres, un fond sonore strident et constant ; se laisser surprendre - en Chine - par la chaleur ou le rythme des déplacements ; ronger son frein - partout - devant la bureaucratie locale, où l’ouverture d’un compte en banque comme l’obtention d’un papier officiel relève du miracle ou de la chance la plus insolente… Face à toutes ces situations auxquelles l’expatrié n’est généralement pas préparé, un constat s’impose : c’est avant tout à d’autres modes de fonctionnement matériel qu’il va lui falloir s’adapter pour « survivre ».

Sur un plan personnel, d’abord, tout expatrié doit faire preuve de résilience, d’ouverture à l’autre, de compréhension, d’adaptabilité, de résistance à la pression. Parce qu’il va devoir recréer des équilibres professionnels et familiaux dans un contexte a priori hostile. Dès lors, dans toutes ses activités, il sollicitera ses réserves de curiosité, son envie d’aller vers les autres. Il lui faudra abandonner ses préjugés et développer la richesse de sa vie intérieure pour trouver - osons le néologisme - une « zénitude » indispensable à son intégration locale. Sur le plan professionnel, ensuite, l’expatrié devra s’imprégner avant tout du système de références et de valeurs de ses interlocuteurs, et adoptera la posture de celui qui cherche toujours une (des) solution(s) à tout. Oubliant les certitudes acquises dans son pays, lors de sa formation et durant sa carrière, il évitera de dupliquer des modèles ayant fonctionné ailleurs mais tentera de garder son cap avec fermeté, en accueillant favorablement la remise en cause et en conservant respect et bienveillance pour autrui.


Partager et faire partager

Côté management, l’autocratie n’est certainement pas la meilleure méthode pour arriver à ses fins. Il importe surtout que l’expatrié s’investisse dans le partage d’un projet avec ses collaborateurs. Faire adhérer de jeunes cadres à un projet d’entreprise devient parfois, aujourd’hui, une vraie gageure. Mais si l’on veut réussir - et notamment à l’étranger -, il est nécessaire de laisser les équipes s’exprimer pour qu’elles se sentent reconnues. Cela suppose de trouver la « base line » sur laquelle s’appuyer pour « vendre » ce projet aux collaborateurs, à l’aide d’un message clair permettant de donner du sens à ce qui doit être entrepris. Et, contrairement à ce que l’on pourrait croire, c’est peut-être plus facile à faire, justement, lorsque l’on est expatrié.


Se ménager une base arrière

Il faut encore que l’expatrié soit doté de ce que j’appellerais une « vraie lucidité », doublée d’une « extrême mobilité », lui permettant de conserver cet esprit pionnier grâce auquel la frontière est repoussée en permanence. Ce qui implique d’accepter un certain nomadisme, de « se vivre » en permanence en terrain d’expérimentation - si ce n’est en terrain mouvant. En parallèle, l’expatrié doit avoir la capacité à jouir des satisfactions qui viendront contrebalancer « l’inconfort » dans lequel il évolue. Il lui sera précieux aussi, dans ces conditions, de conserver son sens de l’humour et sa capacité à rire des situations improbables auxquelles il pourra être confronté !

Pour autant, peut-on (doit-on) vivre sans ancrage ? Si l’expatrié doit faire le deuil de cet ancrage sur le nouveau terrain de jeu qui est le sien - sans épuiser ses ressources ni tomber dans les addictions variées qui sont la menace permanente de ses congénères - il est cependant indispensable qu’il cultive ses « madeleines de Proust ». Avoir des racines ou s’en construire, savoir d’où il vient, pourquoi il est là, se constituer un refuge personnel… Bref, créer son « back-up », tout ce que je qualifierais de « base arrière ». Enfin, pour réussir dans la durée, il est souhaitable que l’expatrié se fasse accompagner, afin de rester lucide. Le concours d’un tiers impliqué mais non concerné peut s’avérer particulièrement utile pour ne pas que l’expatrié se laisse subjuguer par les paillettes d’une situation momentanée, mais sache donner sans cesse de la perspective à sa carrière et construire avec ténacité son projet de vie.


Sylvain Bertrand