Hakim Ben Hammouda

« La Banque Africaine de Développement est la première institution de financement du développement sur le continent africain »

Tunisien d’origine Hakim Ben Hammouda a effectué une partie de ses études en France. Economiste international réputé, il a notamment exercé au sein de l’Organisation Mondiale du Commerce avant de rejoindre la Banque Africaine de Développement.

Hakim Ben Hammouda, vous êtes Tunisien… et sans doute un peu Français de cœur, aussi, puisque vous avez effectué une partie de vos études à Grenoble ?

Oui je suis Tunisien mais j’ai des liens très importants avec la France. J’ai effectué une grande partie de ma formation en France, à l’Université de Grenoble. J’ai commencé également ma carrière professionnelle en France où j’ai enseigné dans la même université avant d’intégrer les institutions internationales. Mais j’y garde des attaches professionnelles et j’y enseigne régulièrement les questions économiques internationales et les questions du développement. Aussi, du point de vue intellectuel, je suis convaincu par le modèle de la modernité et des idées des Lumières. Je reste profondément persuadé que la démocratie et les libertés sont des valeurs universelles et que le monde arabe doit les intégrer dans les modèles de gouvernance politique en gestation dans ces périodes de transition. L’un des plus grands échecs des expériences de modernisation nationales dans nos contrées réside dans le caractère autoritaire, voire même répressif des régimes politiques, qui est à l’origine des révolutions en cours dans le monde arabe. Le pari démocratique exige une plus grande mobilisation pour éviter à nos pays une nouvelle tentation autoritaire.


Après vos études, vous avez entamé une carrière professionnelle plutôt orientée vers la haute administration internationale. Pouvez-vous en résumer les grandes étapes ?

Après une courte expérience en tant qu’enseignant universitaire, j’ai rejoint la fonction publique internationale où j’ai assumé plusieurs fonctions au plus haut niveau. J’ai été d’abord « représentant résident » d’un grand organisme économique onusien en Afrique centrale. Je résidais au Cameroun couvrais sept pays d’Afrique centrale. On a travaillé durant cette période de manière étroite avec les pays de la région pour aider les gouvernements dans la mise en place d’un grand nombre de réformes économiques. Ces réalisations ont été à l’origine de ma nomination comme économiste en chef d’un important organisme économique onusien en charge des questions économiques et de développement de l’Afrique. Durant ces années, j’ai publié d’importants rapports sur la situation économique globale, j’ai contribué à l’affinement des outils de prévision économique, et à fonder une tradition de coopération avec les principaux organismes internationaux, dont l’OCDE. J’ai également, à la tête d’une équipe d’experts internationaux de grande valeur, soutenu les efforts de réformes entamées par les gouvernements africains dans différents domaines, notamment bancaires et financiers, le secteur commercial et la gestion macroéconomique. Tout ce travail a été à l’origine d’autres offres et j’ai décidé de répondre de manière positive à la proposition de Pascal Lamy le directeur général de l’Organisation Mondiale du Commerce.


Quel était, justement, votre rôle au sein de l’Organisation Mondiale du Commerce ?

Dans cette institution multilatérale, j’étais à la tête du plus principal département, en charge de la coopération avec les pays en développement - y compris les pays émergents - pour l’élaboration des programmes de coopération en Asie, Amérique latine, Afrique et dans le monde arabe. Cette expérience a été enrichissante dans la mesure où elle m’a permis de me familiariser avec les réalités économiques des différents pays et des différentes régions. Elle m’a également donné l’opportunité de rencontrer les responsables économiques au plus haut niveau et de travailler de manière étroite avec eux pour aider au développement du commerce international.


Quelles sont les raisons qui vous ont amené à quitter vos fonctions à l’OMC pour rejoindre la Banque Africaine de Développement… et Tunis ?

J’aurais pu poursuivre ma carrière à l’OMC, mais je suis à la recherche de défis nouveaux. J’ai reçu une l’offre du président de la Banque Africaine de Développement (BAD) pour le rejoindre en qualité de conseiller spécial. Le président de la BAD m’a demandé de suivre l’évolution de la situation politique et économique dans les pays du Printemps arabes. Etant Tunisien, avec un large réseau de contacts dans tous les pays arabes, je suis bien placé pour apporter une évaluation objective.


Quelle est la vocation de la BAD ?

La Banque Africaine de Développement fait partie du réseau des Banques multilatérales de Développement. Elle apporte des financements concessionnels au profit des pays africains. Mais ce qui est intéressant à la BAD, sous le leadership de Donald Kaberuka, c’est de sortir des problématiques traditionnelles des institutions multilatérales de lutte contre la pauvreté en investissant dans les secteurs sociaux pour mettre l’accent sur la croissance. Par ailleurs, le secteur privé est devenu un important axe dans les priorités de la BAD, qui effectue désormais la moitié de ses prêts au profit de son développement. Avec ses six milliards de dollars d’investissements par an, la BAD est la première institution de financement du développement sur le continent africain.


Quelles sont aujourd’hui vos fonctions et votre mission à la BAD ?

Je suis le conseiller spécial du président de la banque et, à ce titre, j’ai un champ d’intervention assez large. Je suis les transitions en cours dans les pays en Afrique du Nord ; les questions stratégiques globales liées à l’évolution du contexte économique, et le positionnement de la banque ; les relations de coopération avec les actionnaires de la banque ; je m’occupe des réformes internes de la banque afin d’améliorer son efficacité et sa solidité ; j’épaule également la présidence et les différents départements sur les grands projets de prêts... J’ai ainsi une place privilégiée pour observer, comprendre, analyser et agir au profit de la BAD et de son rayonnement en Afrique, comme sur le plan international.


Vous avez signé plus d’une vingtaine d’ouvrages et de très nombreux articles dans des revues internationales, qui traitent d’économie internationale et de développement. Vos derniers travaux portent notamment sur l’impact de la crise pour les économies émergentes. Quelle en est votre vision ?

Effectivement, j’ai observé depuis de longues années l’évolution de l’économie globale et j’ai suivi avec beaucoup d’intérêt l’apparition des pays émergents sur la scène internationale. Il s’agit d’un développement majeur qui constitue une rupture primordiale par rapport au monde hérité de la Seconde Guerre mondiale, marqué par l’hégémonie de l’Europe et de l’Amérique du Nord et une marginalisation du reste du monde. Depuis le début des années 1980, on assiste à l’émergence par vagues successives : des pays du Sud, puis des BRICS, et aujourd’hui de ce que certains appellent les Next-11. L’apparition de ces économies contribue au décentrement de l’économie mondiale et à son rééquilibrage. En même temps, la sortie de la pauvreté de ces pays offre un réel potentiel de croissance pour l’ensemble de l’économie mondiale. Personnellement, je pense qu’il faut relativiser la thèse de la déconnexion défendue il y a quelques années et qui soutenait que les cycles économiques des pays émergents et des pays développés sont déconnectés. Au contraire, je crois que la globalisation a été à l’origine d’une convergence des cycles économiques et l’atterrissage des pays émergents depuis quelques mois n’est pas sans liens avec la morosité de la conjoncture économique en Europe.


Dans une vision géo-politico-économique plus locale, comment peut-on envisager à moyen terme les suites - si ce n’est l’avenir - du « Printemps arabe » pour la Tunisie et l’Egypte ?

Après l’euphorie des premiers mois suite à la chute des régimes autoritaires, il est vrai que la situation est aujourd’hui beaucoup plus morose. Les difficultés de la transition politique et de la reprise économique sont au cœur des « bégaiements des Printemps arabes ». Ces difficultés rappellent celles qu’ont connues les pays d’Europe de l’Est ou d’Amérique latine au moment de la sortie des dictatures. Je pense que la Tunisie et l’Egypte trouveront les ressorts pour échapper à ces atermoiements actuels. Je crois qu’une fois que la démocratie pacifiée et stabilisée sera installée, ces pays seront d’importants moteurs de croissance dans la zone sud de la Méditerranée, et pourront jouer leur rôle comme partenaires privilégiés du Nord dans ses rapports économiques avec le monde arabe, le Moyen-Orient et avec l’Afrique au sud du Sahara.


Hakim Ben Hammouda