Eric Dehouck

« Les vertus de l'adversité »

Eric Dehouck est directeur général adjoint de Ozonia et Innoplana, business unit de Degrémont, Suez Environnement. Cette business unit est présente en Amérique du Nord, en Europe et en Asie (11 bureaux, 5 usines, 100 M€ de CA). Ses objectifs sont les suivants :
- créer des organisations résilientes et efficientes dans des moments économiques difficiles ;
- maintenir des capacités d’investissement et d’innovation pour préparer l’avenir et se positionner sur des nouveaux marchés intéressés par les hautes technologies du traitement de l’eau (Inde, Amérique du Sud, etc...) ;
- réinventer et renforcer l’ADN de l’entreprise dans un environnement géographique et culturel très divers, et avec des maturités technologiques différentes.

Le confort, la liberté, la sécurité sont sans doute des aspirations légitimes et les plus grandes victoires de notre Histoire. Il est essentiel de faire comprendre aux futures générations que ce confort et cette liberté sont les enfants d’une certaine adversité.
Il m’arrive souvent de penser à ceux qui ont donné sans compter pour qu’une génération comme la mienne puisse jouir d’autant de liberté et de confort. Ils sont les enfants d’une histoire faite de combats rendus possibles grâce à un courage justement né de leur privation. Même si elle s’habille parfois d’un silence convenu, en France, il existe une reconnaissance pour celles et ceux qui ont fait cet acte de courage.
Cependant, aujourd’hui, quelque chose attire progressivement l’attention et gagne en intensité. Il s’agit du fait que de plus en plus de personnes croient que le confort et la liberté sont des acquis pour lesquels la seule mise en place de protections et de garanties suffirait à leur pérennité ; par exemple, confort d’un emploi, d’une retraite, d’un modèle social, éducatif et de santé, liberté d’expression, de se déplacer, de pratiquer une religion.
Ces protections et garanties sont légitimes et elles doivent être prises en compte dans un débat de société, surtout dans une société européenne qui vieillit et dans laquelle toute remise en cause pourrait apparaître comme une régression sociale. Mais, elles ne doivent pas donner le sentiment qu’elles constituent une fin en soi et dominer d’autres aspirations comme l’envie de vivre, de créer, le besoin d’entreprendre, d’innover, d’inventer un nouvel avenir, bref, d’être dans ce vertueux déséquilibre vers l’avant qui fait avancer une société.


L’immobilisme et le repli sur soi, entraves du progrès

Nombreux sont ceux qui éprouvent ce sentiment, hélas étouffé par son caractère « politiquement incorrect ». En fait, des générations entières sont marquées par la domination de cette croyance et se retrouvent dans les entreprises, au cœur du moteur économique, en étant davantage concentrées sur le confort personnel et matériel que sur l’envie d’aller de l’avant, de prendre des risques et d’être acteurs du progrès.
Une société peut-elle progresser, se développer et s’épanouir dans la poursuite du confort et de la facilité par la protection et la garantie ? Ou bien, la domination de cette idée serait-elle pernicieuse et, finalement, la recherche absolue de confort et de facilité finirait-elle par nous immobiliser et entraver le progrès de notre société ?
L’historien Arnold J. Toynbee, dans son ouvrage intitulé L’Histoire1, tente de répondre à cette question en s’interrogeant sur les facteurs favorables au développement d’une civilisation et pense avoir « prouvé cette vérité : la facilité est nuisible à la civilisation. […] Il est aisé de mettre en lumière la preuve que l’adversité et le stimulant du milieu croissent pari passu. » A l’appui de cette thèse, il propose notamment deux exemples.
1) Le Fleuve Jaune et le Yang-Tsé : le Fleuve Jaune n’est presque jamais navigable. Le Yang-Tsé, au contraire, l’est toujours malgré ses crues. C’est pourtant sur le Fleuve Jaune que la civilisation pré-chinoise prit naissance.
2) L’Attique et la Béotie : la civilisation athénienne s’est développée sur les terres arides de l’Attique et non sur les riches plateaux de la Béotie, remplaçant pâturages et labourage par la culture de l’olivier qui prospère dans le roc nu. De là naquit la poterie (pour contenir l’huile d’olive), la marine marchande (pour le transport au-delà des mers) et l’exploitation des mines d’argent (car le commerce exige la monnaie).
De la même manière, dans La Prospérité du vice2, Daniel Cohen décrit comment, en Chine, la recherche du confort a arrêté une dynamique de progrès et comment, en Europe, la rivalité a permis à des sociétés de se développer. Alors qu’au XIVe siècle la Chine est aux portes de la révolution industrielle, c’est en Occident que s’épanouira la science moderne. « Pourquoi la science moderne, celle de Galilée et de Newton, s’est développée en Occident, et non en Chine ? Quel est l’obstacle qui a bridé leur avance ? »
David Landes (Why Europe and the West ? Why not China - Journal of economic perspectives, 2006) privilégie une explication d’ordre culturel. La Chine, explique-t-il, s’enlise progressivement dans un horizon philosophique et politique d’immobilité, qui atteint un sommet sous la dynastie des Ming, au cours de laquelle l’Etat abolit le commerce extérieur. La recherche de stabilité intérieure devient prioritaire et l’exploration du monde passe au second plan, interrompant la dynamique jusqu’alors engagée. Quelques décennies avant que Christophe Colomb n’embarque pour l’Amérique, la Chine choisit la stabilité et se referme sur elle-même. L’Europe a emprunté l’autre voie.


Adversité et rivalité

Ces exemples montrent que la recherche du confort et de la facilité n’a pas contribué à la dynamique du progrès et que, par opposition, des civilisations se sont développées grâce aux vertus - vitales pour leur survie - dont elles ont fait preuve dans les situations d’adversité ou de rivalité. L’adversité empêche de rester en position d’attente face à des choix et force la décision pour avancer, fût-elle imparfaite. Certes, il ne faut pas chercher l’adversité pour l’adversité, mais il ne faut pas non plus croire que la facilité et le confort soient un idéal de société pérenne.
Enfin, on constate aussi souvent qu’une partie de notre bonheur et de notre satisfaction personnelle réside dans notre capacité à surmonter les contraintes que nous impose la vie.
Interrogez un ami et demandez-lui de vous parler d’un acte personnel dont il serait le plus fier. Vous serez surpris de constater que, bien souvent, il s’agit d’un moment où il a dû surmonter une situation d’adversité, puisant en lui des ressources qu’il ne pensait pas posséder. Cet accomplissement personnel devient une puissante source d’inspiration et de confiance. Il en va de même de notre société.
N’ayons pas peur d’affronter les enjeux qui se présentent à nous.


Eric Dehouck