Emmanuelle Duez

« Comme beaucoup d'entrepreneurs, la création d'organisations me permet de donner corps à mes convictions. »

Représentante de la génération Y, Emmanuelle Duez veut mettre le capital humain au cœur des processus de transformation de l’entreprise. Pour cela, elle mise entre autres sur une nouvelle génération de collaborateurs.

Emmanuelle Duez, petite fille vous rêviez d’être trapéziste. Vous avez d’ailleurs suivi une formation à l’école du cirque avant, d’une pirouette, d’enchaîner faculté de Droit, Sciences Po, Essec et Université Bocconi*. Est-ce à dire que l’enfant de la balle qui sommeillait en vous est rentrée dans le rang ?

Être entrepreneur, c’est une autre façon de faire du cirque. Dans la construction de sa propre voie professionnelle, je trouve qu’il y a beaucoup de points communs entre les chefs d’entreprise et les circassiens : on crée, il y a une prise de risque, et la recherche d’un équilibre…


Pendant vos études, vos avez travaillé à la direction marketing social du Printemps, à la communication du ministère des Finances, au management de la mixité chez Deloitte, à la direction stratégie de SFR. Qu’avez-vous appris de ces expériences variées ?

Je fais partie de cette génération qui a enchaîné les stages et les apprentissages. J’y ai surtout appris que je n’étais pas faite pour ce modèle d’entreprises traditionnelles - entreprises qui vont devoir se réinventer dans les années à venir. J’y ai trouvé un moule rigide dans lequel mes capacités me semblaient sous-exploitées, et où l’on sapait mon enthousiasme. J’y ai compris que la structure de ces organisations, émanations d’un post-fordisme souvent mal digéré, était souvent peu efficace voir contre-productive dans leur fonctionnement et que si je n’y trouvais pas ma place d’autres n’y trouveraient pas la leur.


Vous n’avez pas 30 ans - mais vous êtes déjà experte de la mixité homme/femme, du leadership au féminin, de la génération Y, de l’innovation collaborative, de l’entreprise du futur… pour ne citer que ces domaines-là - et vous souhaitez dépoussiérer le féminisme en vous appuyant notamment sur la génération Y… Vaste programme, non ?

J’ai 29 ans et je ne suis experte de rien du tout. Mais il se trouve simplement qu’avec Women Up nous avons fait beaucoup d’enquêtes internationales et, si nous ne sommes pas des experts, nous sommes des explorateurs qui vérifions nos intuitions. Il est exact que l’un de mes objectifs est de travailler sur le néo-féminisme de façon à dépoussiérer, comme vous dites, les rapports hommes/femmes. Il s’agit d’entraîner l’entreprise vers davantage d’agilité en transformant son capital humain pour le mettre au cœur des processus de transformation. Cela passe notamment par ce que j’appelle une refonte du féminisme, parce qu’il n’y a pas de transformation pérenne sans engagement et mobilisation des hommes ET des femmes de l’entreprise. La mutation doit venir de l’intérieur. En ce domaine, notre époque a une belle carte à jouer.


Est-ce pour cela que vous avez cofondé Women Up, dont vous voudrez bien nous préciser l’objet ?

Women Up est la première association qui croise les notions de genre et de génération. Ma génération - garçons et filles, ou hommes et femmes si vous préférez -, que l’on désigne comme la « génération Y », a été élevée par la première génération de femmes ayant majoritairement travaillé. Le sujet n’est d’ailleurs pas « féminin » ou « féministe » en ce sens que les aspirations d’équilibre en entreprise sont aujourd’hui revendiquées, assumées et partagées tant par les hommes que par les femmes de cette génération Y. C’est cette génération qui a les moyens de faire bouger les lignes.


Est-ce pour cela (bis repetita) que vous avez inventé et construit The Boson Project, dont vous voudrez bien nous préciser l’objet ?

The Boson Project découle d’une autre conviction : l’indispensable mutation des entreprises traditionnelles qui doivent gagner en agilité dans un monde où ce n’est plus le gros qui va manger le petit, mais l’agile qui absorbera l’inerte. S’il faut définir The Boson Project comme un cabinet de conseil alternatif, il s’agit surtout de transformer les collaborateurs en consultants de leur propre entreprise. Si nous souhaitons être acteurs de cette mutation, c’est aussi parce que nous sommes persuadés que la « grande entreprise » va survivre, que les (jeunes) hommes et les (jeunes) femmes sont conscients de ces nouveaux enjeux. Nous voulons mettre la nouvelle génération de collaborateurs au cœur de ce processus de transformation.


On vous dit déjà « serial entrepreneur ». Est-ce dangereux ?

Non. C’est juste l’expression de ma personnalité : j’entreprends comme je respire.


Votre jeunesse donne donc raison à Corneille (le tragédien, pas le chanteur) sur le fait qu’aux âmes bien nées la valeur n’attend pas le nombre des années. Mais pourquoi êtes-vous « entrée en entrepreneuriat » ?

Rien ne m’y prédestinait, ma mère est prof, mon père travaille dans le secteur des systèmes d’information… Le processus s’est plutôt déroulé en deux étapes. J’ai travaillé dans la sphère politique et déjà quelque chose me dérangeait, j’étouffais tant le terrain de jeu qu’on m’accordait me semblait étroit. Soit j’intériorisais les « codes », mais je ne savais pas faire, soit je capitalisais sur cette envie d’entreprendre, impérieuse à dire vrai. C’est la voie que j’ai choisie. Mais avant Women Up, je cherchais encore le « quoi ». Or, j’ai compris que ce qui m’épanouit, c’est le « comment », c’est-à-dire l’acte entrepreneurial. Je suis, comme beaucoup de jeunes de ma génération, faite pour construire.

*Université privée italienne spécialisée dans l’économie, la finance le management, l’administration publique et le droit, sise à Milan.


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