Christian Streiff

« J’étais un homme pressé »

Désormais, l’homme pressé prend son temps. Vicissitudes de l’existence obligent. Christian Streiff a appris d’une expérience cruelle. S’il évolue toujours dans la stratosphère industrielle, il s’est également rapproché du terrain et des entrepreneurs. Il y éprouve, comme une jouvence, le sentiment de l’utilité.

Le titre du livre de Christian Streiff, paru en 2014 aux Editions du Cherche Midi, résume exactement la première vie du capitaine d’industrie, jusqu’à son accident vasculaire cérébral de 2008. Et le combat acharné qu’il a mené pour redevenir l’homme qu’il fut et qu’il a un moment cessé d’être, pour retrouver, simplement, toutes ses capacités. « A travers cet ouvrage, j’ai voulu montrer à toutes les victimes d’un AVC, que la volonté aide à s’en sortir. Je participe à des réunions avec des médecins, des malades, pour expliquer que c’est un chemin long et difficile, mais qu’on peut y arriver. Il y a un peu de management dans ce que je fais, c’est vrai, et j’ai le sentiment d’être utile. » S’il sait aujourd’hui « où il en est », l’écriture fut aussi pour Christian Streiff le prétexte pour trouver des réponses aux questions qu’il se posait sur ce qui lui était arrivé. « Je n’ai pas trouvé, dit-il sobrement, et c’est bien comme ça. »


Aller moins vite pour gagner du temps

Longtemps numéro 2 de Saint-Gobain, éphémère président d’Airbus (« J’y suis resté quatre mois, mais au rythme où je travaillais j’en ai fait au moins le double, et j’ai pris des décisions qui n’ont pas été remises en cause - elles ne devaient pas être si mauvaises ! »), puis président du directoire de PSA Peugeot Citroën, Christian Streiff reconnaît avoir eu une vie passionnante, exaltante. Ce qui laisse entendre que ce n’est plus le cas aujourd’hui. Il dément. « La différence, c’est que désormais je mène une vie dans toute sa complexité et sa richesse. J’ai le temps de vivre, de retrouver des amis, de me balader, et même d’accorder une interview d’une heure à un journaliste ! Je m’occupe davantage de moi... en ayant l’impression de ne pas pouvoir utiliser toutes mes compétences. Voilà, en quelque sorte, le côté frustrant qu’il y a à n’être pas ‘obsédé’ par un objectif. Parce ce que la vitesse engendre le sentiment de l’utilité... » De tout cela, Christian Streiff discute régulièrement avec quelques grands patrons du CAC 40 dont l’amitié ne lui a jamais fait défaut (Carlos Ghosn, Henri Lachmann… pour ne citer qu’eux). Il constate que, sur ce point, ces leaders n’ont pas changé - la vitesse demeurant leur principal viatique - quand il avoue, pour sa part, avoir énormément appris dans sa relation avec le temps. « Même si je suis prêt à reprendre des responsabilités importantes, je ne suis sans doute pas en mesure de vivre comme je le faisais lorsque je dirigeais PSA. J’ai changé de mode de vie, il ne s’agit plus de faire marche arrière. » Alors, s’il devait retrouver ces « responsabilités importantes » dont on sent bien qu’elles le titillent, que ferait Christian Streiff ? « Je crois que j’irais moins vite, ce qui ne veut pas dire que je serais moins efficace. Je prendrais le temps d’écouter, de peser davantage le poids d’une décision. J’accepterais l’idée d’aller moins vite pour que, sur le long terme, l’entreprise aille plus vite. Voilà comment, de façon a priori paradoxale, on peut gagner du temps en allant moins vite. C’est une question d’expérience. »


Je recommencerais…

Entre cette existence pour le moins trépidante qu’il a connue naguère et celle plus mesurée du présent, il se montre bien en peine de trancher quant à sa préférence. {« Je ne saurais pas choisir. Ma vie actuelle m’est plus salutaire… mais celle ‘d’avant’ me semble plus riche ! »} Si on le pousse un peu dans ses retranchements (« Et si c’était à refaire ? »), le doute ne subsiste plus : « Je recommencerais et ce serait encore mieux ! » Christian Streiff a changé de vie, par la force des choses, sans changer pour autant de personnalité. Mêmes envies, même réflexion face à l’entreprise, même manière de procéder. Il concède cependant avoir pris un peu de recul, être devenu {« plus cool »} - mais, on le sent bien, sans exagération non plus. S’il n’est pas « plus tendre », il estime qu’il a gagné en humanisme, qu’il est plus attentif à la vie des autres. « Mais, durant ma carrière, j’ai toujours eu conscience des problèmes humains qu’engendrait toute décision. Sauf que lorsqu’il y a des décisions humainement difficiles à prendre, elles incombent toujours au patron. »


Investisseur-accompagnateur

En vérité, la question qui importe à Christian Streiff, est celle de son « utilité » à la société. Retrouver le sentiment du service à la communauté qu’il éprouvait en étant aux commandes de PSA constitue son objectif. Il apporte son expérience et sa réflexion toujours affûtée au sein de quelques grands conseils d’administration (Safran, dont il est vice-président, Crédit Agricole SA, le fonds d’investissement Bridge Point…). Mais il s’est tourné avec le plus grand intérêt vers le « petit business », sans aucun caractère péjoratif de l’épithète, et, plutôt que {business angel}, se définit comme un investisseur-accompagnateur, notamment auprès d’Expliseat, qui a conçu et développe le siège d’avion le plus léger du marché, et d’Optiréno, qui gère les projets de rénovation immobilière de particuliers ou grands ensembles de A à Z. « C’est une expérience fabuleuse d’accompagner des jeunes. Et cela répond à mon envie de transmettre. Accompagner n’est pas la même chose que diriger. On conseille mais on prend moins de décisions, on essaie de leur éviter les bêtises - mais, s’ils veulent quand même en faire, ils en font ! C’est un apprentissage phénoménal. » Christian Streiff intervient aussi dans le développement des activités d’Astra Management dont les valeurs le séduisent. « Astra assiste de jeunes entreprises qui ont besoin d’accélérer leur développement, ou assure la transmission de sociétés bien établies. Mais c’est surtout la vision plus entrepreneuriale et industrielle qu’uniquement financière qui m’intéresse. Les investisseurs réunis dans Astra Management rassemblent leurs compétences pour aider ceux qui entreprennent. Il y a une vraie notion de confiance entre les dirigeants du fonds et leurs clients, de respect de l’équilibre entre le management et les actionnaires. » A 60 ans pleine peau, la deuxième vie de Christian Streiff ressemble clairement à une nouvelle jeunesse.