Alain Simon

« La géopolitique pour expliquer l'entreprise »

Faisant appel à l’histoire et à la géographie, la géopolitique constitue une grille de lecture visant à expliquer les soubresauts du monde. Mais si l’on prend le temps d’en transposer les principes au sein des structures organisationnelles, on s’aperçoit bientôt qu’un dirigeant aurait sans doute tort d’en négliger l’analyse s’il entend manager au mieux son entreprise. C’est en tout cas ce qu’a brillamment montré Alain Simon, spécialiste de géopolitique et… d’aide à la prise de décision. Autour de ce conférencier captivant, Sylvain Bertrand avait réuni, mi-novembre à l’Hôtel Hyatt Paris Malesherbes, une vingtaine de chefs d’entreprise.

Pour Alain Simon, l’inconscient des hommes est jalonné de traumatismes, liés tant à leur histoire qu’aux espaces géographiques dont ils sont issus. Et ces traumatismes structurent l’action des acteurs du monde actuel, sans qu’ils en aient forcément conscience. Un archétype historique de ce genre de traumatisme est le naufrage du Titanic, qui mit à mal le mythe de l’insubmersibilité et de la toute puissance des constructions humaines. L’appropriation des mythes modifie les comportements. Mais comment réagir lorsque les mythes s’écroulent ? Depuis quelques années, nous vivions à cet égard une époque iconoclaste, destructrice d’icônes et de mythes : celui de la totale sécurité des centrales nucléaires (Fukushima) ; celui des régimes politiques indéboulonnables (en Tunisie, en Libye, en Afrique…) ; celui des hommes au-dessus de tout soupçon (Jérôme Cahuzac et consorts) ; celui des entreprises éternelles (Lehman Brothers) - il en est d’autres…. On l’a compris, notre époque n’est pas avare de ces mythes qui s’effondrent. A ce titre, nous venons de traverser récemment des années qui ont changé le monde. Qui aurait pu prévoir, voici 4 ans, 5 ans, tout ce qui est advenu ? Tout ce que l’on imaginait impensable ? Mais n’est-on pas confronté à l’impensable lorsque l’on est enfermé dans sa mégalomanie ? Ce qui indique bien qu’il nous faut désormais être en mesure de penser l’impensable.


Dans l’entreprise aussi

Ces notions de « traumatisme structurant » et de « penser l’impensable », sont-elles transposables dans l’entreprise ? Pour Alain Simon, l’affirmative s’impose et, dès lors, le dirigeant digne de ce nom ne peut plus faire l’économie de l’histoire de l’entreprise. Ce qui exige de se souvenir (ou au moins d’avoir connaissance) des traumatismes de l’entreprise (lesquels, au demeurant, ont pu être fondateurs), dont les acteurs sont « imbibés », parfois à leur insu. En l’occurrence, il est également utile, pour qui voyage, de se demander quels sont les traumatismes des autres (les Chinois, par exemple ?) si on cherche à les comprendre…


Le retour des « sans grade »

Depuis ces 4 ou 5 dernières années, notre perception des moteurs de l’histoire a été sensiblement modifiée. Les dirigeants (d’un Etat) qui protégeraient les leurs de menaçant nuages ne sont plus à la manœuvre ; non plus que les « marchés » dont on a cru un temps qu’ils avaient pris le pouvoir. Mais il ne s’agit sans doute là que d’une interruption, où l’on s’aperçoit de nouveau que l’histoire peut être mise en mouvement par les individus. C’est le retour des « sans grade ». C’est aussi la révélation du double piège qui nous fait confondre la durée de nos vies et celle de l’histoire, qui nous fait penser qu’un volcan est endormi parce qu’on ne l’a jamais connu en éruption ! Ce qui n’est pas sans conséquence, évidemment.


Les territoires prennent leur revanche

Mais, à l’histoire, il faut ajouter les effets de la géographie. Dès lors, on peut faire remonter l’actuel conflit Tripolitaine/Cyrénaïque (celui de la Libye) à la séparation - à la ligne de fracture - entre l’Empire romain d’Orient et l’Empire romain d’Occident. Ce qui tend à prouver que le mouvement des « plaques historiques » (à l’image des plaques tectoniques), c’est-à-dire le « temps long » de l’histoire, a toujours le dernier mot en détruisant les constructions humaines. L’Ukraine, patchwork de construction récente, est aujourd’hui également un retour du « temps long » de l’histoire. Il en est de même pour le « rayonnement » (sic !) de l’organisation Etat Islamique qui réunit des territoires que les cartes récentes - un siècle à peine - avaient cru pouvoir éparpiller. Nous avons appris à lire le monde avec les cartes et les frontières du « temps court » quand il faudrait le penser par rapport aux territoires. Et il ne sert plus à rien de regarder le monde avec des cartes lorsque les territoires prennent leur revanche. Pour l’heure, cela se passe surtout au Moyen Orient. Mais si l’on veut bien considérer le traité de Verdun (843), entre les petits-fils de Charlemagne, ou les frontières de l’empire romain, on trouve aussi de semblables lignes de fractures dans le « temps long » de l’histoire européenne. Enfin, que dire des tentatives françaises relatives au nouveau découpage des régions, si ce n’est qu’à travers lui on devine un « temps long » qui ressemble aux zones d’influence des quotidiens régionaux…


« Gardez-moi des amnésiques ! »

Si l’on remplace une carte par un organigramme et un territoire par une organisation, on se retrouve de plain-pied dans le monde de l’entreprise. Et on peut y déceler les mêmes « fractures ». Dans une entreprise issue, par exemple, de fusions successives. Ou dans une entreprise dont l’étendue territoriale (on pense par exemple à une coopérative agricole) fédère des lieux et des hommes dont les préoccupations sont différentes, ne serait-ce qu’en raison de conditions climatiques différentes ! Voilà encore pourquoi un dirigeant - Alain Simon l’ayant déjà évoqué précédemment - ne peut pas ignorer l’histoire de son entreprise, car on ne dirige ni ne manage de la même manière lorsque l’on maîtrise ces éléments consubstantiels de l’entreprise. « Gardez-moi des amnésiques » exhorte Alain Simon ! Sur le plan international, comme évoqué ci-dessus, aucun des événements qui se sont produits ces dernières années n’a été prévu, et pour cause : aucun n’était prévisible. Cette incapacité à prévoir quoi que ce soit devrait définitivement vacciner contre la simple idée de prévision. Ce qui devrait aussi créer un vrai clivage entre les dirigeants qui vont désormais accepter de diriger dans un contexte d’avenir imprévisible… et les autres.

Pour Alain Simon, nous vivons assurément une époque historique - qui laissera des traces dans l’histoire - mais pas dramatique, dans l’acception inquiétante du terme. Et le conférencier, ne manquant ni de faconde ni de références, conclut par cette citation de l’Ecclésiaste, « vanitas vanitatum, omnia vanitas, » (vanité des vanités, tout est vanité), agrémentée de sa variante « sic transit gloria mundi » (ainsi passe la gloire de ce monde), manière de rappeler tout un chacun à l’humilité qu’impose l’action.


Quelques éléments biographiques

• 66 ans, juriste et économiste de formation (mais tout cela est un peu loin...).

• Anime depuis de nombreuses années des conférences et séminaires d’aide à la prise de décision. Intervient, en France et dans le monde entier, auprès des équipes de direction de grandes sociétés françaises ou étrangères et d’organisations professionnelles.

• Intervient également dans de Grandes Écoles ou des Universités (HEC Paris, ESSEC Executive Education, entre autres...).

• Expert APM depuis 1997. Maître de Conférences associé à l’Université de Rennes 1 (2002-2011).

Ouvrages publiés

• « Géopolitique et Stratégie d’entreprises - Créances et croyances » (Editions Descartes et Cie), illustré par Plantu - Prix du Meilleur Livre d’Économie Financière en 1994.

• « Le Sens des Cartes » (Editions Descartes et Cie), en 1997.

• « Géopolitique d’un monde mélancolique » (Editions Eyrolles), en 2006, téléchargeable sur izibook.eyrolles.com

• « Le temps du discrédit. Crise des créances, crises des croyances », publié sous forme de e.book en 2008, téléchargeable sur izibook.eyrolles.com


Cabinet Alain Simon - 8, cité Falguière - 75015 Paris - Tél. : 06 11 45 25 97 - Courriel : alain-simon@wanadoo.fr