Adnan El Bakri

Joue la carte santé

Lorsqu’il sera arrivé au bout de son ambition, l’histoire d’Adnan El Bakri constituera un joli scénario pour un réalisateur avisé. En attendant, le docteur El Bakri développe le concept innovant et précurseur d’un véritable passeport santé numérique et universel.

C’est l’histoire d’un petit garçon libanais de 12 ans dont la maman eut un jour besoin de soins médicaux urgents. Dans le Liban nord, où vivait le petit garçon, l’établissement de santé le plus proche vers lequel s’est précipitée la famille était une clinique privée… où l’on a refusé de soigner la maman car la famille, fort modeste, n’avait pas les moyens de payer les soins nécessaires. (Précisons tout de suite que les choses se sont heureusement terminées, un peu plus loin et un peu plus tard, dans un hôpital, public celui-là.)
Certaines situations font quelquefois grandir plus vite les enfants. A 12 ans, Adnan El Bakri a brutalement pris conscience que l’accès aux soins relevait parfois d’une forme de discrimination sociale entre «les riches » qui pouvaient payer et « les pauvres » qui ne le pouvaient pas… « Or je crois que la santé ne doit pas avoir de prix. C’est vraiment à cette occasion que j’ai pris conscience de ce que je voulais faire : devenir médecin pour changer ça ! J’en ai fait mon combat et j’ai tout quitté pour le mener. »
Tout quitter, cela signifie qu’à 17 ans, baccalauréat libanais en poche, sans argent et parlant mal le Français, Adnan El Bakri a débarqué - au sens propre - à Marseille, avec une pauvre valise. Mais une valise bourrée d’ambition. En attendant d’obtenir une carte de séjour et une chambre en cité universitaire, il a vécu plusieurs mois dans les couloirs de la faculté de médecine de la Timone. Le reste - quinze ans d’études pour devenir chirurgien urologue - n’est qu’une question de travail acharné.
Un travail acharné dûment planifié. Car, pour atteindre son objectif, Adnan en avait balisé toutes les étapes sur 10 ans. Pour commencer. « Pour savoir où aller ; pour avoir de la visibilité… » Ses petits camarades le prenaient « pour un fou » quand il développait, plus ou moins consciemment d’ailleurs, une démarche entrepreneuriale appliquée à ses études. Un plan après l’autre, une « entreprise » après l’autre, Adnan El Bakri a saisi toutes les opportunités qui se présentaient à lui, les a suscités quand elles ne se dessinaient pas clairement, pour devenir médecin, chirurgien urologue et chercheur. Pari gagné, objectifs atteints, et le fils aîné prodigue (sic !) rend à sa famille, au centuple, l’aide et la confiance qu’elle lui a témoignées. L’histoire, déjà belle - avec hommage à la France qui l’a accueilli, lui a donné sa chance, l’a naturalisé « au mérite » -, l’histoire donc, pourrait s’arrêter là, dans cette version d’une précision toute chirurgicale, entre prostates et bistouri. Poursuivons cependant un peu…


InnovHealth et PassCare

Si Adnan El Bakri est venu faire ses études de médecine en France, c’est parce qu’on lui avait dit que le pays possédait le meilleur système de santé au monde. « Au fil de ma pratique, sur le terrain, j’ai découvert qu’en réalité la France avait le meilleur système de soins au monde, pas le meilleur système de santé. C’est-à-dire qu’on vous traite parfaitement si vous tombez malade, mais la gestion en amont et en aval de la maladie est très complexe, alors que c’est pourtant là que se concentre une grande partie de dépenses inutiles et évitables. » Il n’en fallait pas davantage pour renforcer cette conviction du jeune médecin que l’accès aux soins et à la santé doit passer d’abord par le partage des données, l’information médicale personnalisée, la prévention, le dépistage et une éducation thérapeutique adaptée. Dès lors, est-ce un hasard si sa thèse de doctorat s’intitulait « La e-santé et les nouvelles technologies digitales au service du partage et de la structuration des données médicales » (mention Très Honorable et félicitations du jury, soit la plus haute distinction académique), dans laquelle il élaborait déjà le modèle scientifique et technologique de PassCare. Parallèlement à sa formation médicale, il se lance dans un DEA en Big Data et Intelligence Artificielle (dont il sortira major…) et travaillera au CNRS sur un algorithme de prédiction du cancer du rein, avant d’effectuer un Executive MBA Entrepreneuriat et Innovation à HEC Paris. La boucle est quasiment bouclée.
« Après avoir appréhendé le fonctionnement du système, ses failles et ses limites, j’ai compris que le seul moyen d’apporter des solutions concrètes était la création d’entreprise. J’ai donc quitté l’hôpital, abandonnant un bon salaire et un bon statut, pour fonder en 2016 la société InnovHealth, développer et commercialiser mon invention. » Son invention, c’est-à-dire PassCare, une carte connectée à un logiciel interopérable, sécurisé, à usage universel, utilisant l’intelligence artificielle, et qui permet notamment de sortir les datas de leurs silos, de les structurer et de les rendre utiles et exploitables par des algorithmes collaboratifs et intelligents. Bref, véritable passeport santé numérique, PassCare est un concept innovant et précurseur qui permet à tout un chacun de récupérer instantanément ses données de santé ou celles de sa famille, de les gérer et de les partager en toute confidentialité, n’importe où dans le monde. On notera au passage que la technologie de PassCare a déjà été remarquée et récompensée (Cabinet EY, Conseil National de l’Ordre des Médecins, Engie, Google, Graines de Boss, M6, ministère de l’Economie...) et sélectionnée à deux reprises au Consumer Electronics Show de Las Vegas. InnovHealth pèse aujourd’hui 30 millions d’euros, compte une vingtaine de salariés (qui devraient doubler d’ici fin 2020 et devenir 70 d’ici fin 2021) et, convaincu que PassCare sera bientôt LA plateforme de référence en santé numérique, Adnan El Bakri table sur une valorisation à 1 milliard d’euros sous 5 ans. A cet égard, il cherche les partenaires et investisseurs permettant à son entreprise de changer de dimension et de passer à l’échelle internationale. D’ailleurs, à l’heure de la pandémie sanitaire de la Covid-19, la technologie de PassCare trouve plus que jamais sa justification face à la complexité de gestion de l’information médicale et paramédicale en santé publique, afin d’instaurer une communication digitale, simple et intelligente entre les citoyens, les praticiens et les acteurs de santé.


Osez !

S’il y a bien un filigrane à distinguer dans la démarche d’Adnan El Bakri, c’est son empathie pour l’autre, tous les autres. PassCare en procède. C’est idéal sur le papier, mais la réalité entrepreneuriale ne s’accommode pas toujours de tant d’égards. « Trop de spontanéité nuit parfois dans le monde de l’entreprise. Mais on n’apprend nulle part à être entrepreneur ; on le devient peu à peu. Le management, les finances… ce n’est pas si simple. Il n’y a que le terrain qui permet de l’appréhender vraiment. Aux USA, par exemple, ceux qui réussissent ont généralement éprouvé l’échec. En France, l’échec est mal vu, et c’est dommage. »
Adnan El Bakri se définit comme quelqu’un qui s’est jeté d’une falaise et a construit son avion en tombant : « Il faut gérer le stress de la chute en permanence». Pour avoir débuté son aventure « from scratch », à partir d’une feuille blanche, Adnan El Bakri connaît bien « la solitude de l’entrepreneur». C’est aussi pour cela qu’il cherche à s’entourer de collaborateurs, de partenaires à même de l’épauler - à condition qu’ils nourrissent eux aussi cet attrait pour « l’humain ».
En ce qui concerne InnovHealth, il sait que… l’avion est désormais construit (la fameuse étape critique des 3 ans est franchie) et doit bientôt s’envoler : « Nous sommes parfaitement en phase avec notre plan de développement 2016-2024 ».
S’il y a bien un message que le jeune chef d’entreprise (34 ans) souhaiterait déjà délivrer à ses cadets, c’est celui-ci : « Osez ! Et osez persévérer pour réussir, car c’est souvent la dernière clé du trousseau qui ouvre la porte ». Pour sa part, il a toujours ignoré les Cassandre lui prédisant qu’il n’y arriverait pas, et leur a prouvé l’inverse : « J’ai appris à rester positif, humble et à avoir confiance en moi, surtout avec un trésor technologique et un modèle économique comme ceux que mon équipe et moi avons entre les mains… » Une manière de faire sien ce conseil jadis prodigué par André Gide : « Doutez de tout, mais ne doutez pas de vous-même ».


PassCare


Adnan El Bakri